Regarder en arrière, c’est prendre conscience du chemin parcouru pour rester optimiste


Dimanche dernier, je me suis engouffrée au MK2 quai de seine, à Paris pour voir le film L'Événement. C’est l'adaptation du roman autobiographique d’Annie Erneaux qui raconte son avortement en 1963, à une époque où il était encore illégal et passible de lourdes peines. 


J’ai beaucoup aimé ce film qui m’a fait prendre conscience de ce que c’était qu’être une femme qui voulait avorter à cette époque, il y a seulement 60 ans. 


En sortant de la projection, j’ai eu un double sentiment. D’une part, je me suis sentie extrêmement privilégiée d’être née en 1984, en France, avec des droits comme celui de l’IVG et de la contraception. J’ai d’ailleurs réalisé qu’aujourd’hui, sans la possibilité d’avorter, ma vie aurait été bien différente ! Lorsque j’ai dû faire ce choix, ça a toujours été une décision difficile et je ne crois pas que l’on puisse avorter le cœur léger. En revanche, ça a été à chaque fois une évidence. Je n’avais ni les moyens financiers, ni la ressource, ni l’envie de devenir mère à ce moment-là de ma vie. 

Aujourd’hui, la femme est libre de disposer de son corps, et cette liberté est fondamentale même si nous sommes encore jugées, et que ce sujet reste encore très tabou.


En revanche , en voyant les pressions que subit le personnage qui incarne Annie Ernaux dans le film je me suis sentie très mal à l’aise en réalisant comment, malgré toutes ces avancées dans les lois et les moeurs, les femmes peuvent être encore aujourd’hui complètement instrumentalisées par des personnes qui mettent à profit leur position et l’emprise qu’ils peuvent avoir sur certaines femmes (famille, corps médical, communauté, etc…) pour promouvoir une vision idéologique clairement anti-avortement. 


Dans le film, le personnage principal, désespérée de trouver une solution pour mettre fin à sa grossesse au plus vite, va voir un médecin qui, au lieu de lui prescrire un traitement censé la faire avorter, lui administre un médicament qui renforce l’embryon. Le fait de voir que des hommes n’aient aucun complexe de décider de l’avenir de cette femme contre son gré, en lui imposant leur vision du monde, m’a bouleversé, comme si elle n’avait aucune valeur à leurs yeux, et que c’était complètement normal.


À cette époque, cette femme était coupable de tout. D’avoir eu une relation sexuelle, d’être enceinte, de ne pas désirer d’enfant, de vouloir avorter, de vouloir poursuivre ses études. C'était comme ça. Les inégalités entre hommes et femmes étaient démesurées et humiliantes. 


Aujourd’hui, bien heureusement, cela a changé. Pour autant notre corps est toujours un enjeu de pouvoir, et même si théoriquement nous sommes libres d’avorter, la pression de la société reste parfois extrêmement forte sur les sujets liés à la maternité, qu’il s’agissent des femmes qui décident de ne pas avoir d’enfant, ou des tabous liés aux bouleversements existentiels, aux ambivalences ou aux mauvaises expériences lors de la grossesse ou de la maternité.


Ça m’a rappelé cette phrase de Monique Pelletier dans son livre Souvenirs irrespectueux d’une femme libre: “À mes petites filles qui ne se posent guère de questions sur ce qu'aurait été leur sort autrefois”.


Nous venons de l'interviewer pour D//Construction car son parcours est impressionnant  et son témoignage sur son époque est très inspirant. Elle a 95 ans aujourd’hui et représente une génération entière. Elle s’est toujours impliquée dans des projets ou des causes qui contribuent à faire évoluer les regards de la société sur de nombreux sujets,notamment celui des femmes. Elle a été ministre de la condition féminine sous Valéry Giscard d’Estaing et a pérennisé la loi Veil en 1979 et elle est celle qui a fait reconnaître le viol comme un crime à une époque où il n’y avait que deux femmes au parlement.


Cette phrase illustre très bien le double sentiment que j’ai éprouvé en voyant ce film. Je suis reconnaissante de toutes celles qui se sont battues pour nos droits et qui nous permettent aujourd’hui de ne plus avoir à subir la violence et l’horreur des situations décrites dans ce film et ça me fait me rendre compte de la quantité de chemin qu’il reste à parcourir et ça me motive à plus m’impliquer dans ces sujets et à ne pas les prendre pour acquis.


On connaît généralement les grandes figures et les grandes dates de la lutte pour la légalisation de l’IVG.  La pilule contraceptive est arrivée 1967, puis le manifeste des 343 rédigé par Simone de Beauvoir et le procès de Bobigny en 1972. Il y a aussi eu la création du planning familial en 1956. La loi Veil est arrivée en 1975 et elle est reconduite par Monique Pelletier en 1979 sans limite de temps. C’est la loi déterminante qui nous a rendus plus libres de nos choix. 


Ce que je réalise à travers ce film, c’est que 12 ans se sont écoulés entre “l’événement” dont parle ce film, et la loi Veil, et qu’il a certainement fallu que des milliers de femmes comme Annie Ernaux brisent le silence pour faire évoluer les consciences et les lois. Ce film m’a permis de ne pas oublier à quel point les actions et les combats qui sont menés au quotidien par des femmes anonymes et courageuses sont l’essence du changement, ce qui me donne de l’espoir pour l’avenir.


Aujourd’hui l’IVG est un droit, elle est gratuite, et tous les frais médicaux qui y sont liés sont remboursés. La notion de “femme en situation de détresse” est remplacé par “femme enceinte qui ne veut pas poursuivre une grossesse”. Le délai de réflexion de sept jours est supprimé. Les sages-femmes sont autorisées à pratiquer des IVG médicamenteuses. La paradigme décrit dans le film est même totalement inversé puisqu’aujourd’hui le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher une IVG est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende.


Je me dis que la transmission est un vecteur essentiel de la sensibilisation et qu’il faut impérativement continuer. Mesurer l’importance des contextes historiques. Mesurer plus pleinement le chemin parcouru. Regarder en arrière c’est prendre conscience de l’avancée pour rester optimiste. La condition féminine progresse et il faut poursuivre le combat pour que les lois tendent toujours vers plus d’égalité. 


J’ai le sentiment que plus on partage ce qui nous arrive, plus les lignes bougent. Non seulement, en parler permet d'être plus conscient des enjeux et des besoins, d’être plus armé et moins seul par rapport à cette situation difficile, mais c’est aussi de cette manière que l’on pourra faire évoluer la prise en charge médicale et psychologique pour aller vers plus d’humanité et plus de respect des femmes. Etre capable de témoigner de son présent pour le futur. L’avortement ne doit pas être un tabou. Quel que soit le choix qui est fait, le nommer permet de faire prendre conscience de la violence à laquelle sont confrontées les femmes qui vivent des grossesses non désirées. 


Bref, allez voir ce film. Et suivez Monique Pelletier sur nos réseaux !

Joséphine


Laissez un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approvés avant d'être affichés