Palme d'Or et nems au poulet

Je fais des extras en restauration pour arrondir les fin de mois. En ce moment, je travaille dans un restaurant asiatique du 7ème arrondissement de Paris, près des Invalides. La clientèle est bourgeoise, dite « éduquée ». Et globalement ça se passe très bien, beaucoup mieux que dans d’autres restaurants où j’ai pu travailler. Dans celui-ci je ne suis pas obligée de porter des talons et une mini jupe. Youpi.
L’autre jour, je sers deux couples d’une soixantaine d’année. J’ai de la répartie, de l’audace, je les fais rire, tout va bien. Puis, à un moment, je balance nonchalamment une boutade à l’un des messieurs qui, explose de rire et comme pour me démontrer que je suis « validée », m’attrape la main et la baise. Quelle ne fut pas ma stupeur. Un très léger sentiment au fond de moi se disait : Non, je n’ai pas envie de sentir tes lèvres sur ma peau (alors qu’en plus tu viens de manger des nems au poulet). Évidemment, j’ai souri et je n’ai rien dit car jusque-là toutefois, rien de très grave.
Quelques minutes plus tard, alors que j’attends nonchalamment que quelque chose se passe – que je me fais littéralement chier en somme - ce même homme se lève et se pose devant moi. Là, à 30 cm de moi grand maximum, il ne dit rien, ne bouge plus et me regarde fixement.
Puis, s’ensuit cet échange :
Moi (interloquée) : Vous désirez quelque chose ?
Lui (d’une voix … « intense ») : Les toilettes.
Moi (lui indiquant la direction à suivre) : Euh… par là.
Puis, l’homme s'approche encore plus près, dépassant très largement la limite autorisée par la convention, m'attrape la taille et se penche à mon oreille avant d’ajouter :
Lui : Vous savez qu’on va se revoir.
Moi : euh… ah bon ?
Lui : Oui, parce que vous allez me donner vos coordonnées et on va se revoir.
Moi (niaise, hyper gênée et ayant perdue toute l’assurance que j’avais lors de mon petit show à sa table) : ahahah… saushjhzdzhdnxizzkukdfzxrflxk (je me rappelle plus bien ce que j’ai dit mais ça devait ressembler à ça).
Non content de son petit effet, il s’en fût s’adonner à l’autre raison qui lui avait fait lever son cul de son gros fauteuil en velours noir.
Ce qui m’interroge dans cette histoire, c’est l’aplomb de cet homme. Et comment en affirmant son pouvoir, il m’a ôté le mien.  
Pourquoi je me suis tue ?
Pourquoi, comme Agathe Rousselle dans Titane, je ne lui ai pas planté une baguette chinoise dans le cou ? Ah oui, sans doute parce que ça aurait paru être une réaction quelque peu disproportionnée. Certes.
Titane c’est un espoir. Plus que ça même. Car l’espoir n’est pas concret, c’est une envie, une utopie plus ou moins tangible. Titane, c’est la concrétisation d’une possibilité d’évolution. Enfin, pas seulement Titane. Sa Palme d’Or.
Que Titane ai reçu la Palme d’Or est un pied de nez au César de Polanski.
J’ai profondément aimé ce film, jusqu’à en pleurer. Parce qu’en le regardant, la catharsis a opéré. J’ai reconnu dans ce film, une énergie, une audace, une puissance féminine trop rarement (voir jamais) expérimentée au cinéma et qui me correspond. Je crois que c’est en partie cela qui m’a émue aux larmes. « C’est possible, j’y ai droit ». J’ai droit d’être monstrueuse, scandaleuse, de ne pas être belle, de ne pas être « féminine », de ne pas être celle qu’on attend de moi, j’ai le droit d’être en colère, j’ai le droit d’avoir ces névroses liées à mon genre et ce que la construction sociale en a fait. Ce film c’est pour moi une autorisation de puissance. A la fois en tant que femme, mais aussi en tant qu’artiste.
J’ai toujours eu du mal à répondre à la question « Qui t’inspires ? Quels sont tes modèles ? » Parce que les modèles de femmes qu’on m’offraient étaient souvent … opprimées ou caricaturées, ennuyeuses, trop impuissantes comparées à ce que j’avais envie d’exprimer.
Certains diront le film n’est pas parfait. Ducournau elle-même le dit. MAIS OUI. JUSTEMENT. S’IL VOUS PLAIT. DONNEZ NOUS DE LA NON PERFECTION. CREER DE LA NON PERFECTION.
J’ai le regret de vous l’annoncer : VOUS ÊTES IMPARFAIT.E.S. Alors s’il vous plait, ça soulagera tout le monde : venez on montre nos imperfections !
Alors vous allez me dire que ce discours est assez facile et déjà entendu. Et je vais vous répondre oui certes, mais encore bien trop peu proposé par les médias et les images qui nous entourent. Alors vous allez me dire, oui enfin Agathe Rousselle est … parfaite. Et je vais vous répondre oui enfin elle va pas s’excuser d’être bonne non plus. Alors oui certes, on a plus envie de voir que des bombasses dans les premiers rôles. On a envie qu’on nous autorise à penser que si on a pas ce physique, on pourra être autre chose que figurante.
Et puis c’est quoi un film parfait ? DUNE ? Perso je me suis fait chier. Oui le film est sublime, l’image est parfaite, impressionnante. Mais émotionnellement j’ai ressenti la même empathie que face à un bulot. Et Dieu sait que j’adore les bulots. Dune c’est une pub à 165 millions. Et il y a des pubs supers. Mais ce n’est pas ce que je recherche quand je vais voir un film, quand j’ai envie d’être bousculée, humainement et émotionnellement. J’ai envie que ce soit sale. J’ai envie de voir des personnages que je n’ai jamais vu ailleurs, des histoires que je n’ai jamais entendues, ou pas de cette manière-là, des blagues pas toutes faites. J’ai envie de chialer ma race en me disant : MAIS OUI !! Ducournau pour moi c’est ça, c’est un grand oui à de nouvelles possibilités d’histoires et de personnages. Des personnages qui dans l’extrapolation de leurs névroses, expriment le plus horrible, le plus pathétique, le plus sublime de ce qu’il y a en moi.
Alors que ce film imparfait et monstrueux reçoive la Palme d’Or, moi j’y ai vu une autorisation à dire fuck aux conventions. Une autorisation à l’imperfection. Récompenser ce film, c’est dire l’imperfection existe, elle est belle et c’est elle qu’on veut.
Bien évidemment, et loin de moi l’envie de glorifier mon propre travail (quoique), c’est une autorisation à la déconstruction.
Alors vous allez me dire, beaucoup des personnages féminins de Polanski ne sont pas lisses, ne sont pas parfaits. Certes, mais allez savoir pourquoi, quand Polanski fait des personnages féminins imparfaits, il y a toujours à l’intérieur de moi, tapis quelque part, une sensation d’oppression. Avec Ducournau, je ressens une libération.
Aujourd’hui, je conscientise les moments d’oppression tels que je l’ai expérimenté au restaurant. Mais j’ai l’impression d’avoir vécu 30 ans à me laisser bouffer par eux. Et étant donné ma réaction, il y a encore un peu de chemin avant que je développe la contenance nécessaire d’un personnage de Ducournau pour faire face à ce genre de situation.
Cette histoire raconte cela : En récompensant Polanski, on autorise certains hommes à penser qu’ils sont dans leurs droits de se comporter comme cela, car tant que ce n’est pas juridiquement répréhensible, ils pourront continuer leur vie personnelle ET professionnelle tranquillement.
La différence c’est qu’en récompensant Ducournau, on autorise les femmes à se sentir plus libres, sans opprimer l’autre moitié de la population. Et ça, excusez-moi du peu, mais c’est énorme.
En tout cas, je pense que c’est un des rôles du cinéma, et des histoires que l’on nous raconte plus généralement, aujourd’hui. Offrir la perspective de nos libérations. Non de nos oppressions.
Nous offrir la possibilité de récupérer notre puissance d’être et d’agir selon nos propres désirs.
Et plutôt que de perdre mes moyens et de sourire bêtement ou de lui planter un couteau dans la nuque, la prochaine fois le ieuv qui affirmera son désir en utilisant une forme de domination, je lui dirais tout simplement « Non, on ne se reverra pas, car je n’en ai pas envie et j’ai le regret de vous annoncer que vos désirs ne sont plus des ordres. Et en plus, tu sens le nem mon gars ! ».
Mélody Banquet 
 

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