Monologue "Nona et ses filles", Valérie Donzelli

“Je ne vous parle pas d’en haut, je vous parle d’en bas. Je vous parle d’un endroit où la peur, la responsabilité, la culpabilité s'entremêlent. D’un endroit où l’on est seule pour affronter les hommes. D’un endroit où l’on est ni la maman, ni la putain. Je vous parle d’un endroit que vous les hommes ne connaissez pas. Vous ne connaissez pas la douleur des règles, ni celle de l’accouchement. Vous ne connaissez pas l’injonction d’être mince, d’être belle, d’avaler des pilules pour ne pas avoir d’enfants. D’être épilée, bien habillée, pas trop long, pas trop court, pas trop surtout. Mais pas trop quoi ? Être une femme sans être une menace, être une femme en restant à sa place. Mais laquelle ? Celle donnée par les hommes dans un cadre restreint. Je vous parle d’un endroit qui n’existe pas. D’un endroit pour lequel je me suis battue. Le droit d’avoir ou non des enfants, le droit d’avoir une sexualité libre. Mais je suis enceinte, à un âge où ça n’arrive plus. Je croyais pouvoir lâcher la barre. Fuire en toute liberté, de rompre enfin avec la peur, la responsabilité et la culpabilité. Aujourd’hui je ne peux pas faire autrement que d’avoir cet enfant. Je dois aller au bout et le mettre au monde. Je ne le connais pas, je ne le voulais pas mais il vit en moi et commence à me charmer. Je vous parle aussi de cet endroit. Celui de l’ambivalence interdite. Aimer ses enfants avant même qu’ils naissent et vouloir garder sa liberté. Allaiter et vouloir retrouver son corps. Être mère et regretter sa vie d’avant. Dans cet endroit, nous n'avons pas le droit de nous interroger, ni de douter sans nous sentir coupable. Je vous parle d’un endroit que les hommes ne connaissent pas. C’est certes l’endroit de la peur mais aussi de la puissance matricielle. Cet endroit, vous pourriez y venir. Vous pourriez avoir la curiosité de voir ce qu’on y voit. De la liberté, de la sororité, de la solidarité. Un endroit où l’on sait ce que c’est de risquer sa vie pour donner la vie. Un endroit où l’on est pas une mais plusieurs. Un endroit de sédimentation, d’addition, où l’on doit se battre pour les mêmes salaires, les mêmes responsabilités pour ne pas se faire tuer par un amant qu’on quitte ou un mari jaloux. Je vais vous dire une chose messieurs : vous perdrez vos avantages, vos privilèges. C’est dur, je vous comprends mais ne soyez pas immatures. Vous avez été gâtés, c’est fini. N’ayez pas peur, laissez nous vous aimer comme des hommes et pas comme des enfants. Cette infime perte pour vous et en réalité une immense avancée vers une société équilibrée où la honte n’aura plus sa place. 

Chaque pas sera une marche vers plus de justice, d’égalité, de fraternité. Je vous parle d’un endroit que je n’ai pas choisi. Celui de mon sexe. C’est ainsi. Je suis née avec ce sexe et je me suis construite volontairement avec l’identité d’une femme de zero à soixante-dix ans. Ce soir j’aime être cette femme, plus ralentie, plus en retrait mais pas moins humaine. Pas moins mère, pas moins grand-mère, pas moins amoureuse. Je ne sais pas ce que vous faites là, agglutinés, en bas de chez moi, à mes pieds. Je ne sais pas à quoi vous serviront vos téléphones, vos caméras, vos papiers mais je sais qu’il faut que je parle à toutes et à tous. Alors courage, tenez ferme la barre. L’horizon est enfin dégagé. Voici, permise à nouveau toute audace de la vie en commun. N’ayez pas peur. Faites l’amour, faites des enfants, ayez de grands rêves, construisez votre vie comme vous voulez, soyez libre. Vous ne serez pas parfaite, vous ne devez pas être parfaite, personne ne l’est."

Série "Nona et ses filles" disponible sur Arte.


3 commentaires

  • Breuil Marylène

    Merci tout d’abord pour cette série inventive et tout en finesse avec de merveilleux comédiens et une exceptionnelle Miou-Miou. Mais surtout merci pour ce texte qui dit tout, un tout immense et léger à la fois, un tout que l’on ressent toutes sans y mettre les mots qui nous soulageraient. Un tout libérateur comme une évidence qui n’est ni provocatrice ni remplie d’inutiles ressentiments, un tout qui revendique le droit de vivre SA vie de femme de bout en bout librement et sans entraves et qui ne fait que décupler l’Amour (et la créativité) .

  • Anne-Dominique

    Magnifique message adressé à l’humanité

  • Anne

    Un immense merci pour cette transcription !!!


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