A GORGE NON DEPLOYEE, LE POLITIQUE EST ASPHYXIE

L'an dernier je suis tombée sur l'ouvrage "Ceci est mon corps" imaginé par le magazine féministe Causette et les Editions Rageot. Chacune des 6 autrices, s'empare d'une partie de son corps et lui adresse une nouvelle, récit d'un complexe ou d'un amour maladroit. Ce livre s'adresse aux adolescentes et pourtant en le lisant, leurs mots ont résonné en moi et touché celle que je fus, une jeune femme privé de parole, qui, n'ayant pu se libérer et encore là quelques part. 
J'ai eu envie de me prêter à l'exercice. Puis, finalement, et de manière automatique, je n'ai pas écrit une histoire mais un texte qui un an plus tard, à la lumière de ce que nous sommes entrain de créer avec Joséphine, explique pourquoi "BREAK THE SILENCE" (qui sera notre première capsule). 

A GORGE NON DÉPLOYÉE, LE POLITIQUE EST ASPHYXIÉ. 

« Mélody tu parles trop ». Euh ok.
Dans la bouche de mon amie, visiblement ce n’était pas une qualité. C’est bête moi parler, j’adore.
Elle, elle m’en faisait le reproche. Nous étions en 2019 et cette phrase a résonné en moi, comme une attaque pendant des mois.
Aujourd’hui, je ne lui en veux pas. Je crois. Mais comme vous allez le constater, ça m’a un peu travaillé.
C’est fou comme une phrase – prononcée bourrée en fin de soirée à 7h du mat’- peut provoquer un séisme à l’intérieur de soi.
Je parle trop ? C’est quoi la limite ? A partir de combien de mots par minute on parle trop ? Ou de combien de minutes sans s’arrêter ? Il est vrai que je peux avoir un sacré débit quand je suis inspirée. Je parle trop longtemps ou trop vite ? Ou trop mal peut-être ? Ou trop quoi ? Ça veut dire quoi trop ? Trop par rapport à quoi ? C’est quoi la norme, la jauge, ce qui permet de mesurer si on parle trop ou pas assez ? Et qui est le c** qui dit « ok toi c’est bon t’as dépassé le quota » ? Je parle beaucoup certes. Mais trop ?
Et pourquoi cela serait un défaut ? Pourquoi mon amie m’en a fait le reproche ? Alors oui, ça peut devenir gênant si je coupe la parole, si je n’écoute pas les autres, et comme tout le monde ça m’arrive. Mais je crois en toute honnêteté que je sais le reconnaitre lorsque ça m’arrive. Je crois… Bon et en même temps sans doute que parfois je ne m’en rends pas compte et par définition si je ne m’en rends pas compte je ne peux pas le reconnaitre. Bref. T’as compris.
Donc je parle. Trop. Ca se discute. Mais du coup j’ai peur d’en discuter parce qu’on va m’en faire le reproche.
La peur qu’on m’en fasse le reproche.
 
J’ai été cette fille qui ne parle pas. Qui ne dit pas ce qu’elle pense, parce que d’ailleurs elle n’est pas sûre de ce qu’elle pense. Elle hésite. Elle hésite parce qu’elle a peur. Peur qu’on lui reproche.
Je lisais, j’écoutais et j’admirais celles et ceux qui avait l’audace. Celles et ceux pour qui c’était naturel de s’affirmer. Et aujourd’hui on me fait le reproche de cette audace ?
Et bien non je ne l’accepte pas. J’écoute les reproches, les remises en question. Je me remets en question. Je suis pour le débat. L’échange. Le partage.
 « Le but de l’argumentation, de la discussion ne devrait pas être la victoire mais le progrès » Joseph Joubert.
Mais un simple « Tu parles trop » n’est pas un argument.
Celles et ceux qui pensent que « on parle trop », le pense pour deux raisons potentielles (Théorie personnelle non vérifiée scientifiquement) :
  1. Cela les gène, parce qu’elles/eux n'osent pas parler. 
  2. Elles/ils sont pour la victoire, pas pour le progrès.
 
Moi je suis pour le progrès. Alors non je ne me tairais pas.
Celles et ceux qui pensent que des Assa Traoré, des Adèle Haenel, des…  Bilal Hassani ! - (Je pense que Bilal Hassani est un personnage de dessin animé venu sur terre pour nous envoyer un message fort : « Fais Belek ».) - parlent trop, sont pour la victoire. La victoire de leur acquis. La préservation de leur confort, social, économique, politique et fantasmagorique. Ne leur enlevez pas leur fantasme de puissance, de domination. Le fantasme que leur choix étaient les bons. Sinon quoi ? Remettre toute une vie en question ? Remettre des principes, des croyances en question et donc une façon de vivre, de penser les autres, de penser son rapport au travail, au pouvoir, à l’humain ? Et je fais quoi derrière si je me rends compte que j’ai eu tort ? Comment je vis avec ça ?
 J’ai été cette fille qui ne parlait pas. Et je me détestais. J’ai été cette fille qui ne parlait pas. Et j’étais bloquée. Impuissante. Je subissais. Et c’est exactement cela que cherchent celles et ceux qui sont pour la victoire et non pour le progrès. Que les autres subissent. Ne se rebellent pas. Maintenir son positionnement.
Parler c’est progresser. Progresser c’est politique. Mon corps est politique. Ma gorge est politique.
 Mon corps, on m’en a toujours parlé comme d’une plastique. J’étais grande, j’étais fine. Alors c’était forcément bien. Forcément je n’avais pas à me plaindre. Je correspondais à certaines normes, j’étais « gaulée ». Je n’avais pas à me plaindre. Je n’avais pas à parler.
Pourtant quand on complimentait mon corps, il y avait quelque chose en moi, à l’intérieur de ma chair même que cela mettait mal à l’aise. J’avais la sensation d’être bloquée dans ce corps, de ne pouvoir m’en défaire et d’être obligée de répondre à cette exigence que l’on m’avait imposée malgré moi : être désirable. Et être désirable passe - aussi - par ne pas parler. En tout cas ne pas trop parler. Parler juste assez. Parler juste. Juste ce qu’il faut. Pas trop.
J’ai 15 ans, j’ai la gorge serrée. Les mots ne sortent pas. Je m’appelle Mélody mais je ne chante pas, je déchante. Je n’ose plus. Je rentre dans la spirale infernale du contrôle de mon poids. Ne pas faire passer des aliments dans ma gorge. Ne pas faire passer. Empêcher que ma gorge soit « trop » active. Juste assez. Juste ce qu’il faut. Pas trop.
Avec ma gorge, c’est tout mon corps et ma capacité d’agir qu’on m’a enlevé.
Sans doute, un jour une méchante - moitié méduse moitié femme vénale/ aigrie/ envieuse/ manipulatrice/ hystérique/ ménopausée de plus de 50 ans comme toutes les femmes de plus de 50 ans dans notre société c’est bien connu - a dû demander ma voix comme à la Petite Sirène. En plus, la fille d’Ariel dans La petite Sirène 2 s’appelle Mélody, coïncidence ? Je ne crois pas.
Mais en échange de quoi ? J’y ai gagné quoi moi dans ce pacte ? Et qui ? quand ? C’est qui cette Médusa-Ursula à la con, cette Reine de Cœur qui m’a vu débarquer dans son soi-disant pays des merveilles et qu’a crié « Qu’on lui coupe la tête !!!! » ??
J’ai grandi avec ces fausses croyances-là. Si je suis jolie je serai désirable mais on me jalousera, si je ne le suis pas, je ne serai pas désirable, on ne voudra pas de moi. Si je parle, je me ferai marcher dessus et je ne serai pas désirable. Si je ne parle pas, je serai désirable mais je serai impuissante. Et là c’est mon désir à moi qui sera amputé.
Ma Méduse à moi, elle était en moi. Elle était le marasme de ces constructions culturelles en dissonance avec une voix qui me disait « non ce n’est pas ça, il y a autre chose ». Une voix étouffée, asphyxiée.
Ce pacte, c’est un pacte que la société m’a insidieusement proposé. Au pays des merveilles. Et tant que je ne mettais pas des mots dessus, je ne pourrais m’en défaire. Conscientiser la réalité.
J’ai fait le calcul entre ma naissance et mon BAC, j’ai habité dans 10 maisons différentes. Mon père, ma mère, mon beau-père. Personne ne parlait. Au divorce quand du jour au lendemain j’ai habité dans une maison que je ne connaissais pas, dans une ville que je ne connaissais pas, avec un homme que je ne connaissais pas, personne n’est venu me voir pour me demander si « je voulais en parler ». Je ne les blâme pas. C’est ainsi. J’aurai pu m’octroyer ce droit, à défaut qu’on me le donne, mais je n’en avais pas conscience. Ce n’était même pas une question de courage ou de force, car pour avoir le courage de quelque chose il faut avoir conscience de cette possibilité. Moi je n’en avais pas conscience. Pourtant je ne prenais pas de drogue. J’ai dû tirer 3 lattes sur un pétard après le collège en 3e avec Elodie. Mais c’est tout. Avec du recul je regrette. J’aurai carrément dû prendre de l’héro, je n’aurai sans doute pas fait une prépa après mon BAC mais au moins je me serais un peu décoincée le … bref. Une vie sans regret et sans psy, c’est so boring.  
Donc non pas de drogue mais rappelez-vous, le pacte est insidieux.
J’ai été voir sur Wikipédia « De très nombreux muscles sont présents pour permettre les différents mouvements de la gorge ». Alors quoi je n’ai pas de muscle moi ? Comment on fait pour muscler sa gorge ? Je suis sportive, on m’a appris des exercices pour muscler mes abdos, mes jambes, mon dos… Mais ma gorge, il faut faire quoi comme exercice pour muscler sa gorge ? Est ce qu’on peut être gaulée de la gorge ? Mais oui moi c’est ça que je veux ! Être une bombasse de la gorge ! Une Betty Boop du pharynx, une Jessica Rabbit du larynx. En fait c’est ça ! Mon désir à moi il est là. Le désir des autres je n’ai aucun pouvoir dessus. Par contre le mien il est là.
Alors oui je parle. Trop peut-être par rapport aux désirs de certaines et de certains. Trop peut-être pour être désirable par certaines et certains. Et bien pour moi, ce n’est encore pas assez. Je ne me tairais plus car plus j’en dis, plus j’en ai à dire. Et plus j’en ai à dire plus, je me sens en accord avec mon désir. Mon désir à moi. Pas ceux des autres.
Mon amie m’a fait ce reproche par rapport à son désir à elle. Son désir à elle de me voir être moins bavarde. Pourquoi ? Il faudrait sans doute une psychanalyse de dix ans pour qu’elle comprenne pourquoi et là clairement je n’ai plus le temps d’attendre. Ou peut-être que j’écrirai la suite de ce papier dans 15 ans (Deux ans pour sortir du déni, deux d’acceptation et un an pour faire la démarche de décrocher son téléphone pour prendre un RDV. Inch’Allah).
Parler c’est politique. Si vous parler « trop » c’est que vous avez des choses à dire, des choses politiques et c’est bien. C’est même génial. Et la politique, elle est évidemment dans la rue. Mais elle est aussi chez vous. Avec vos familles, vos proches, vos amis, vos ennemis, vos voisins, au supermarché. La parole, elle est partout. Elle paraît parfois silencieuse, parce que les voix s’élèvent à travers les écrits, les actes et les créations. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle fait moins de bruit.
 
Ne laissez jamais personne vous dire que vous parlez trop.
Ne laissez jamais personne asphyxier votre parole.
Soyez des putains de pin-up du muscle génio-hyoïdien !!!
Oui.
Soyez politique.
 
 
 
Mélody Banquet
 

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